LE MYTHE DU 50 % PLUS UN

Nous avons emprunté une règle conçue pour élire des gouvernements et décidé qu’elle suffisait pour créer un pays. Ce n’est pas le cas

J’ai passé une grande partie de ma vie professionnelle dans 116 pays, ainsi qu’en Antarctique et dans l’Arctique, à accompagner des organisations et des gens dans des changements majeurs. J’ai appris très tôt une chose : si je n’arrivais pas à rallier environ 75 % des personnes concernées à un changement fondamental, je me demandais sérieusement si nous étions prêts à le faire. Si l’appui n’était pas là, mon conseil était simple : attendre. Mieux expliquer. Élargir l’appui. Et si nous n’y arrivions toujours pas, mettre le changement de côté et travailler à l’intérieur des structures existantes.

Ce qui m’amène à l’indépendance du Québec. Comment en sommes-nous arrivés à nous convaincre que 50 % plus une voix suffisent pour démanteler un pays et en créer un autre? Cinquante pour cent plus une voix est une règle parfaitement raisonnable pour élire un gouvernement, parce qu’une élection est réversible. Nous choisissons un gouvernement, nous vivons avec lui pendant quelques années et, si nous ne sommes pas satisfaits, nous pouvons le remplacer. L’indépendance est fondamentalement différente. Elle ne change pas un gouvernement. Elle change le pays. Il n’y a pas d’élection quatre ans plus tard qui permet de remettre le Canada tel qu’il était.

Pourtant, au Québec, nous répétons 50 % plus une voix depuis si longtemps que nous avons fini par traiter ce seuil presque comme une loi de la démocratie. Ce n’en est pas une. La Cour suprême du Canada n’a pas dit qu’une seule voix au-delà de 50 % créait automatiquement un Québec indépendant. Elle a parlé d’une « majorité claire » en réponse à une « question claire ». Le Monténégro, pour sa part, devait obtenir 55 % des voix lors de son référendum sur l’indépendance en 2006. Je ne prétends pas que l’un ou l’autre de ces exemples nous donne le chiffre magique. Il n’existe pas. Je dis quelque chose de plus fondamental : le seuil requis pour créer un pays ne devrait pas automatiquement être le même que celui qui sert à élire un gouvernement.

Et pour ma part, j’irais considérablement plus loin que 50 %. Mon expérience m’a appris à rechercher un appui approchant 75 % avant d’entreprendre une transformation fondamentale. Ce n’était pas une formule mathématique. C’était une règle pratique. Lorsque trois personnes sur quatre appuient un changement majeur, on dispose d’une base sur laquelle il est possible de le réaliser. À 50 % plus une voix, la situation est tout autre : deux camps presque exactement de la même taille, dont l’un impose à l’autre une décision irréversible.

Pensons au lendemain d’une victoire à 50 % plus une voix. Presque la moitié du Québec vient de voter contre la séparation du Canada. Ces gens ne disparaissent pas. Ce sont toujours nos familles, nos voisins, nos entreprises, nos institutions et nos concitoyens. Certains accepteront le résultat. D’autres non. Certains s’organiseront pour contester politiquement ou juridiquement ce qui suivra. Et ils disposent aujourd’hui de quelque chose que les populations n’avaient pas pendant la majeure partie de l’histoire : Internet, actif à toute heure du jour et de la nuit, qui permet à des millions de personnes de s’organiser, de se mobiliser, de recueillir des fonds et d’entretenir une opposition presque instantanément.

J’ai trop vu le monde pour présumer que près de la moitié d’une population acceptera tranquillement une transformation irréversible simplement parce que l’autre moitié l’a emporté par une seule voix. Ce n’est pas prédire le chaos. C’est refuser de prétendre que l’arithmétique fait disparaître les comportements humains. Et cette division surviendrait précisément au pire moment, alors qu’un Québec nouvellement indépendant devrait immédiatement entreprendre des négociations difficiles avec le Canada qu’il vient de quitter, tout en faisant face à l’immense puissance économique et géopolitique des États-Unis au sud. Le Québec aurait alors besoin d’unité, de légitimité et d’un véritable rapport de force. Une majorité d’une seule voix nous donne un gagnant. Elle ne nous donne pas un pays prêt à affronter ce qui vient après.

J’ai donc une proposition qui ne dépend aucunement du fait d’être pour ou contre l’indépendance du Québec. Avant la tenue d’un autre référendum, les Québécois devraient s’entendre sur un seuil d’appui à l’indépendance substantiellement supérieur à 50 % plus une voix. Quel devrait être ce seuil? 60 %? Les deux tiers? 75 %? C’est précisément la discussion que nous devrions avoir, et nous devrions l’avoir avant le début de la campagne référendaire et avant que quiconque sache quel camp cette règle pourrait favoriser.

Les fédéralistes ne devraient pas pouvoir relever le seuil parce qu’ils craignent de perdre. Les souverainistes ne devraient pas pouvoir le maintenir à la plus petite majorité possible parce que cela facilite la victoire. Décidons d’abord de la règle. Ensuite, faisons valoir nos arguments auprès des Québécois. Si les souverainistes réussissent à convaincre une majorité substantielle que le Québec doit devenir un pays indépendant, ils auront accompli quelque chose de beaucoup plus important que de gagner un référendum : ils auront créé les fondations sur lesquelles un pays pourra réellement être construit.

Et s’ils n’y arrivent pas, attendons. Faisons mieux valoir les arguments. Élargissons l’appui. Si cet appui finit par être au rendez-vous, tenons le référendum. S’il ne vient pas, mettons l’indépendance de côté et travaillons à l’intérieur des structures que nous avons déjà. J’ai appliqué ce principe à des transformations majeures tout au long de ma vie professionnelle. Je ne peux imaginer appliquer une norme moins exigeante à la création d’un pays.

Cinquante pour cent plus une voix peuvent suffire pour élire un gouvernement. Ils ne devraient jamais suffire pour démanteler un pays et en créer un autre.

AJH