Quand le Québec se réveillera seul, entre une Amérique prédatrice et un Canada blessé
J’observe Paul St-Pierre Plamondon de près depuis trois ans. Sa décision de reporter un référendum m’a finalement amené à voir le débat sur la souveraineté autrement.
PSPP affirme que le Québec a besoin d’un environnement plus « serein » et que les bouleversements actuels de la politique américaine pourraient nuire à une décision aussi importante. Mais si les Québécois doivent décider s’ils veulent quitter le Canada, pourquoi l’identité du président des États-Unis devrait-elle déterminer le moment où nous voterons?
Cette question m’a arrêté.
Depuis des décennies, nous parlons de souveraineté comme s’il n’y avait que deux joueurs : le Québec et le Canada.
Peut-être y en a-t-il trois. Et peut-être que le troisième pourrait éventuellement compter davantage que les deux premiers. Le véritable danger n’est peut-être pas le jour où le Québec vote Oui. Ce sera le lendemain.
Un Québec nouvellement indépendant devrait immédiatement prendre des décisions énormes. Commerce. Frontières. Dette. Investissements. Défense. Et monnaie.
Quelle monnaie le Québec utiliserait-il? Le dollar canadien? Une nouvelle monnaie québécoise? Ou le dollar américain?
Supposons que le Canada et le Québec ne parviennent pas à s’entendre pour continuer à partager le dollar canadien. Imaginons alors que Washington offre la solution la plus simple : utiliser le dollar américain pendant la transition. Pas besoin de créer immédiatement une nouvelle monnaie. Les entreprises continuent de fonctionner. Les marchés demeurent stables. Les Québécois utilisent une monnaie qu’ils connaissent et en laquelle ils ont confiance.
Ce serait tentant, peut-être même impossible à refuser. Et c’est précisément ce qui m’inquiète.
Les Québécois commencent à être payés en dollars américains. Ils achètent en dollars américains. Ils épargnent en dollars américains. Les entreprises fixent leurs prix en dollars américains. Les investissements suivent de plus en plus l’économie américaine.
Au début, c’est pratique. Puis cela devient normal. Éventuellement, la dépendance ne ressemble même plus à de la dépendance.
Et la question change. Pourquoi demeurer un petit pays indépendant aux côtés des États-Unis et du Canada lorsqu’une si grande partie de notre vie économique est déjà liée aux États-Unis?
Il ne s’agit pas d’accuser Washington d’avoir un plan secret pour annexer le Québec. Il n’en a pas besoin. L’histoire devrait suffire à nous faire réfléchir. Les États-Unis se sont étendus à travers le continent par des achats, des traités, des guerres et des annexions. Les méthodes ont changé. Les intérêts américains sont demeurés. Et les présidents américains changent eux aussi.
Ce qui me ramène à PSPP. Il nous a déjà dit que l’homme qui occupe la Maison-Blanche compte suffisamment pour modifier le calendrier de son référendum.
Réfléchissons à ce que cela signifie. Aujourd’hui, le Québec négocie avec Washington avec derrière lui tout le poids politique, économique et international du Canada.
Au lendemain de l’indépendance, cela change.
Maintenant, plaçons deux personnes face à face autour d’une table. Paul St-Pierre Plamondon. Et le président des États-Unis.
L’un représente un nouveau pays d’environ neuf millions d’habitants qui tente de s’établir. L’autre représente le pays le plus puissant de la planète et le principal partenaire économique étranger du Québec.
Qui a le plus besoin de l’autre?
C’est là que le report de PSPP est devenu pour moi un point tournant. Si un président américain peut l’amener à modifier ses plans alors que le Québec fait toujours partie du Canada, que se passera-t-il lorsqu’il devra faire face à ce président en tant que dirigeant d’un nouveau pays soudainement livré à lui-même?
Les États-Unis auraient presque toutes les cartes en main. PSPP n’en aurait presque aucune.
Mais il ne s’agit plus seulement de PSPP.
Depuis des décennies, on demande aux Québécois si quitter le Canada permettrait enfin au Québec de devenir souverain. Peut-être avons-nous été tellement absorbés par cette question que nous en avons négligé une autre.
Qu’arrivera-t-il à cette souveraineté au lendemain de son acquisition?
Quitter une fédération ne garantit pas que le Québec échappera à l’attraction gravitationnelle d’un autre voisin, beaucoup plus puissant. Et si la nécessité économique attirait progressivement un Québec indépendant de plus en plus près des États-Unis, nous pourrions nous retrouver devant une extraordinaire ironie.
Le Québec pourrait quitter le Canada à la recherche d’une plus grande souveraineté, pour découvrir que l’indépendance l’a rendu encore plus dépendant des États-Unis.
Cette possibilité change pour moi la façon de voir le référendum.
Depuis trois ans, j’observe PSPP. Depuis beaucoup plus longtemps, le Québec observe le référendum.
Peut-être avons-nous tous regardé le mauvais jour.
Le jour qui m’inquiète maintenant, c’est le lendemain matin.
AJH

